jeux d’enfants à Auschwitz

Bien avant Heidegger, Arendt, écrit en 1945, Zofia Nalkowska est la première à concevoir l’extermination comme fabrication de cadavres.

 

« Si l’on veut se représenter mentalement l’énormité et la brièveté de l’opération de mise à mort dont la Pologne fut le théâtre – et ce indépendamment des campagnes militaires -, les sentiments qui dominent sont non seulement l’horreur mais aussi l’étonnement.

On a gazé et brûlé ces masses incalculables de gens selon un processus particulièrement réfléchi, rationnel, efficace et perfectionné. Ce faisant, on ne s’est pas privé de recourir à des méthodes plus personnelles, dignes d’amateurs et correspondant aux prédilections personnelles des auteurs des crimes.

Ce ne sont pas des dizaines de milliers ni des centaines de milliers, mais des millions d’êtres humains qui ont été transformés en matières premières et en marchandises dans les camps de la mort polonais (…)

A Oswiecim, les enfants savaient qu’ils devaient mourir. Les plus petits, encore inaptes au travail, étaient choisis pour être gazés. La sélection était réalisée en faisant passer les enfants les uns après les autres sous une barre fixée à une hauteur d’un mètre vingt. Conscients de la gravité du moment, les plus petits, en approchant de la barre, se redressaient, marchaient sur la pointe des pieds en se grandissant, marchaient sur la pointe des pieds en se grandissant, pour toucher la barre de la tête et tenter d’avoir la vie sauve.

Environ 600 enfants, destinés à être gazés, étaient enfermés, car on n’avait pas encore l’effectif correspondant à une chambre à gaz pleine. Ils cachaient, mais les SS les poursuivaient pour les ramener dans le bloc. On les entendait de loin pleurer et crier à l’aide.

– Nous ne voulons pas aller au gaz! Nous voulons vivre!

Une nuit, on frappa à la fenêtre de la chambrette de l’un des médecins. Lorsqu’il ouvrit, deux jeunes garçons entièrement nus entrèrent, ils étaient transis de froid. L’un avait douze ans, l’autre quatorze. Ils avaient réussi à descendre du camion au moment où celui-ci arrivait à la chambre à gaz. Le médecin cacha les garçons chez lui, les nourrit, leur procura des vêtements. Il réussit à obtenir d’un homme de confiance du crématorium qu’il certifie avoir reçu deux corps de plus. S’exposant à chaque instant à la mort, il garda chez lui les garçons jusqu’au moment où ils purent à nouveau se présenter dans le camp sans attirer les soupçons.

Le docteur Epstein, professeur à Prague, en marchant dans une allée entre les blocs du camp d’Auschwitz un beau matin d’été a vu les deux petits encore en vie. Ils étaient assis dans le sable et jouaient avec des brindilles. Il s’arrêta près d’eux et demanda:

– Que faites-vous, les enfants?

Il obtint cette réponse:

– On joue à brûler des Juifs. »

Zofia Nalkowska: Médaillons, Institut d’Etudes Slaves, 2014, p. 117 et 125.

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

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