Treblinka par Vassili Grossman

Nul ne saura jamais, tant que la terre durera, le nom des morts. On parle d’une grande et jeune fille qui, après avoir arraché un fusil des mains d’un wachmann sur le « chemin sans retour », s’était battue contre des dizaines de SS qui lui tiraient dessus. Deux scélérats furent exterminés dans une lutte, un troisième y perdit la main. Il revint manchot à Treblinka. Terribles furent les outrages et le supplice infligés à la jeune fille dont personne ne connaît le nom.

L’hitlérisme, qui avait pris à ces gens leur maison et leur vie, voulait effacer leurs noms de la mémoire universelle. Mais tous – les mères qui protégeaient leurs enfants avec leur corps, ceux qui séchaient les larmes de leur père, ceux qui se battaient au couteau et jetaient des grenades avant de périr la nuit dans un bain de sang, la jeune fille nue qui, seule, a tenu tête à plusieurs dizaines d’hommes – tous, désormais partis pour le néant, ont su préserver pour l’éternité le plus beau nom que la meute d’Hitler-Himmler ne pourra jamais fouler aux pieds, le nom d’être humain. L’histoire écrira sur leurs monuments: « Ici repose un être humain. »

Les habitants du village de Wulka, le plus proche de Treblinka, racontent que le cri des femmes en train d’être tuées était parfois si terrible que tout le village, perdant la tête, courait au loin dans la forêt pour ne plus entendre ce hurlement perçant qui fendait bois, ciel et terre. Puis ce cri s’éteignait soudain et se réveillait tout aussi soudainement, non moins terrible, perçant à vous fendre les os, le crâne, l’âme. Et ainsi trois ou quatre fois par jour.

(…)

Est-il sur terre parmi les vivants un seul être humain qui puisse imaginer ce qu’étaient à Treblinka l’humour SS, les réjouissances SS, les plaisanteries SS?

Les SS organisaient entre les condamnés des tournois de football, les faisaient jouer à chat, chanter en coeur. Près de leur local, les Allemands avaient une ménagerie avec, dans les cages, des bêtes parmi les plus innocentes, loups et renards, alors même que les carnassiers les plus terribles qu’eût jamais portés la terre, semblables à des porcs, étaient libres de leurs mouvements, assis sur des bancs de bouleau à écouter de la musique. Pour les condamnés fut même composé un hymne spécial, Treblinka, avec notamment ces paroles:

Für uns gibt heute nur Treblinka

Das unser Schicksal ist

Il nous reste que Treblinka

C’est notre destin

(…)

A noter que ces créatures ne se comportaient nullement en exécutants robots de la volonté d’autrui. Tous les témoins relèvent cette caractéristique commune: l’amour des considérations théoriques, du discours philosophique. Tous avaient la faiblesse de pérorer devant les condamnés, de se vanter devant eux, de leur expliquer au regard de l’avenir le sens édifiant de ce qui se passait à Treblinka.

(…)

La terre régurgite des os broyés, des dents, des objets, des papiers, elle ne veut pas garder ses secrets.

Les objets, en effet, s’extirpent de la terre éventrée, de ses plaies vives. Les voilà, à moitié pourris, les chemises des tués, leurs pantalons, chaussures, porte-cigares vert-de-grisés, rouages d’horlogerie, canifs, blaireaux , bougeoirs, souliers d’enfants aux pompons rouges, serviettes brodées à l’ukrainienne, dentelles, ciseaux, dés à coudre, corsets, bandages. La terre crache par ses fissures des montagnes de vaisselle: poêles, timbales d’aluminium, tasses, casseroles grandes et petites, pots, bidons, huiliers, gobelets en plastique pour enfants… Mais encore, sortant des profondeurs infinies de cette terre météorisée, comme si une main exhumait ce que les Allemands y avaient enterré, à moitié pourris, des passeports soviétiques, des carnets de notes écrits en bulgare, des photos d’enfants de Varsovie et de Vienne, des gribouillis, des cahiers de poésies, une prière inscrite sur un papier jaune, des tickets de rationnement d’Allemagne… Et, partout, des centaines de flacons et de minuscules bouteilles à facettes ayant contenu des parfums  – vertes, roses, bleues… Le tout exhalant une odeur fétide de décomposition que n’auront pu neutraliser ni le feu, ni le soleil, ni la pluie, ni la neige, ni le vent. Et des centaines de petites mouches des bois pullulent sur les objets, les papiers, les photographies à demi décomposées.

Nous continuons notre marche sur la terre vacillante et sans fond de Treblinka et, soudain, stoppons tout net. Des cheveux épais, ondulants, jaunes comme cuivre en fusion, des cheveux fins, légers et charmants de jeune fille, sont là, piétinés, sur le sol; à côté, ce sont des boucles tout aussi blondes; plus loin, de lourdes nattes brunes sur fond de sable blanc; et plus loin encore… Sans doute est-ce là le contenu d’un sac de cheveux, d’un seul et unique sac oublié. C’était donc vrai. L’espoir ultime que ce ne fût qu’un rêve s’écroule. Et les cosses de lupin éclatent en tintant, les petits pois claquent comme si, vraiment, le tintement funèbre d’innombrables clochettes montait des entrailles de la terre. Un sentiment à vous crever le coeur, serré par une telle tristesse, une telle peine, une telle angoisse, qu’un être humain n’est pas à même de le supporter.

VASSILI GROSSMAN: Le Livre noir sur l’extermination des Juifs en URSS et en Pologne, Actes Sud, 1995, volume II, p. 455-456, 465-466, 473-474.

 

 

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

2 réflexions au sujet de « Treblinka par Vassili Grossman »

  1. « Vie et Destin » est le livre le plus marquant sur cette guerre vue côté russe. La page où Vassili Grossman rapporte le calvaire des chambres à gaz de Auschwitz est la plus émouvante que je connaisse.

  2. La guerre avec ses horeurs et les assassins du peuple juif les gens ont la facilitée d oublier mais heureusement qu il reste les ecrits .
    Cordialement

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