Dialogue avec Jean-Claude Milner (7)

Cher Monsieur Milner;

Sur la dimension instrumentale de la chambre à gaz, inhérente aux bourreaux, j’avais quelques éléments dont je souhaitais vous faire part.

Je suis, en grande mesure, d’accord avec l’idée selon laquelle la chambre à gaz est la solution technique à la question juive. Mais, j’y mettrai une nuance et  une conjonction.

D’abord une nuance: « Jamais aucun nazi n’a pensé qu’il préparait un monde sans Polonais ou sans homosexuels. » Immédiatement, peut-être pas, médiatement il semblerait que l’anéantissement semblait concerner, au second chef, polonais (à l’exception de ceux d’origine allemande) et slaves.

« Le problème de la minorité polonaise va être résolu et extirpé, au moins pour les provinces qui font partie de l’Allemagne. Il faut extirper le problème. Je voudrais que vous compreniez bien: la nationalité et le peuple polonais doivent être détruites des deux côtés. » (Henrich Himmler, Discours prononcé devant des Gauleiter et d’autres fonctionnaires du parti, le 29 février 1940)

« C’est seulement faute de moyens de transport, à cause des besoins de guerre que
les Allemands n’ont pu régler le sort de plus grandes masses. Treblinka seul aurait pu absorber six millions de Juifs et bien davantage. Avec un équipement ferroviaire convenable, les camps d’extermination allemands en Pologne auraient pu tuer tous les Polonais, tous les Russes et les autres.
 » (Frank Stangl à Gitta Sereny)

Ensuite une conjonction: la chambre à gaz serait la solution technique du problème juif et tzigane.

Le Porajmos tzigane ne me semble pas être un sous-ensemble du processus de destruction, mais un cas à part, distinct, tant du point de vue historique, que du point de vue discursif.

Les mesures raciales concernant les tziganes précèdent les lois anti-juives (1934). La destitution de la nationalité allemande date de 1936. Dès le 7 février 1940, Leonardo Conti met en oeuvre le processus de stérilisation des tziganes.

Plus fondamental, la question tzigane fait l’objet d’un traitement administratif distinct, avec la Kripo d’Arthur Nebe. C’est la Kripo qui décide de procéder à des essais d’assassinat par gaz d’échappement. De même, c’est toujours la Kripo qui décide en décembre 1942 de ne pas séparer les familles, lors d’une conférence avec Himmler. Pas de traitement de faveur, donc (ce point est souvent défini comme tel), mais différence administrative! Ce n’est pas un problème annexe, ni secondaire, mais un problème géré par une organisation distincte, de moindre envergure que l’administration s’occupant de la question juive qui décrète plus 400 lois de 1933 à 1938. La fusion connue avec le WVHA est assez tardive, puisqu’elle est décidée en octobre 1943. Tout ce qui a lieu avant est parfois négligé par les historiens…

De même, d’un point de vue discursif, on perçoit le génocide tzigane comme relevant du même raisonnement que la question juive, race inférieure, donc solution technique. Pour ma part, j’ai l’impression que c’est aller un peu vite en besogne, si je peux me permettre cette familiarité. Les raisons qui engendrent le génocide tzigane me paraissent inverses de celles de la Shoah. Ce n’est pas la part exogène de sang tzigane qui est visée, mais la part germanique issue du mélange avec du sang allemand de qualité inférieure. La part allemande disqualifiait bien plus que le caractère exotique. Ainsi, la dangerosité raciale des Mischlinge était jugée inférieure à celle des « juifs purs » tandis que la dangerosité des Zigeunermischlinge était jugée supérieure à celle des familles dite de souche.

Ce point remet-il en cause une phénoménologie de la chambre à gaz comme nouveau Sinaï? Je ne le pense pas, mais il invite à repenser l’universalité du Sinaï.

Bien à vous.

 

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

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