L’expérience de Milgram: le monde moderne et la possibilité matérielle de la Shoah

Dans la relation d’obéissance, les individualités singulières qui acceptent les « règles du jeu », c’est-à-dire celles qui se placent dans ce que Milgram appelle « l’état agentique », sont comme dissoutes au profit de l’exigence abstraite que formule une instance plus haute, qui transcende les sujets eux-mêmes, qu’il s’agisse du bon déroulement d’une expérience scientifique, du bien de l’Etat, ou encore, dans le monde économique, de la productivité d’une entreprise en situation de concurrence mondialisée. Ces individualités se perçoivent alors non comme des individualités libres et responsables de leurs actes, et qui en répondent devant leur propre conscience, mais comme les agents d’un « système » qui a ses propres lois objectives et qui exige de chacun qu’il agisse de la manière la plus efficace et la plus rationnelle, indépendamment de ses propres émotions, sentiments ou convictions.

Le phénomène de la soumission passive à une autorité qui se réclame du bien – le bien de la science, de l’Etat, de l’entreprise recouvre un nombre incalculable de situations humaines, depuis l’obéissance du policier ou du soldat auquel ordre est donné de tuer d’une balle dans la nuque un « sous-homme » jusqu’à la décision d’un directeur des ressources humaines contraint de licencier et de jeter sur le carreau des milliers de salariés pour des motifs de rationalité économique.

Cette instance transcendante qui fonde la légitimité de l’autorité agissant en son nom, ne peut exercer ses droits sur les individus que s’ils consentent à s’en remettre à elle, acceptent le discours qui la pose dans sa transcendance impérieuse. C’est pourquoi aucune autorité, même scientifique, ne peut faire l’économie de tout un système de croyances lorsqu’elle prétend agir, en toute innocence, au nom d’une nécessité rationnelle qui prend des allures d’un droit divin – la loi du progrès, de la science, de la productivité (…) Le « bienfait » de la soumission à l’autorité est de nous libérer de l’angoisse de la contingence et, partant, de l’angoisse de la liberté, lorsqu’elle prétend ne parler qu’au nom de la nécessité.

 

Michel Terestchenko

Un si fragile vernis d’humanité, p.133-134.

 

 

 

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

Une réflexion sur « L’expérience de Milgram: le monde moderne et la possibilité matérielle de la Shoah »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.