L’écrit de la Shoah chez Appelfeld

 

Les érudits, comme les démons, grouillent en tous lieux. Lorsque j’ai commencé à écrire, on m’attendait au tournant. On me renvoyait les manuscrits que j’adressais aux journaux accompagnés de remarques venimeuses. Des éditeurs me faisaient venir au prétexte d’une conversation pour me démontrer d’un ton paternel que je n’avais aucun don, et m’enjoindre de cesser d’écrire. Ils me mettaient un point d’honneur à me faire reconnaître mes limites, afin de me débarrasser à jamais de mes illusions.

Il était facile d’ébranler mon peu d’assurance. Certains allaient plus loin et prétendaient que j’écrivais sur un sujet interdit. Sur la Shoah, il faut témoigner et non pas écrire à partir de réflexions personnelles. Ils s’appuyaient sur l’opinion des « grands » et « bons » penseurs. Plus tard, lorsque mon écriture s’améliora un peu, ils affirmèrent: « Mais, tu es influencé par Kafka et Agnon, tu n’as pas ton propre style. »

Ils prétendaient que, sur la Shoah, il n’y avait pas lieu de composer des poèmes, d’inventer des histoires, mais qu’il fallait évoquer des faits. Ces remarques, qui contenaient une certaine vérité et aussi une dose de méchanceté, me blessaient, même si je savais qu’une longue route m’attendait, et que je n’en étais encore qu’au commencement.

Si les « tenants des faits » avaient été prêts à m’écouter un instant, je leur aurais de nouveau raconté que j’avais sept ans lorsque éclata la Seconde Guerre mondiale. La guerre s’était terrée dans mon corps, pas dans ma mémoire. Je n’inventais pas, je faisais surgir des profondeurs de mon corps des sensations et des pensées, absorbées en aveugle. A présent je le sais: même si j’avais su alors formuler mes pensées, cela n’aurait pas aidé. Les gens réclamaient des faits, des faits précis, comme si en eux résidait le pouvoir de résoudre toutes les énigmes.

Déjà à l’époque je savais que les êtres ne changent pas. Même des guerres terribles ne les changent pas. L’homme se barricade derrière ses croyances et ses vieilles habitudes, il n’en sort pas facilement, et plus encore; toutes les faiblesses, les envies, les tromperies, les moyens pour parvenir à ses fins, les dissimulations ne disparaissent pas après les grandes catastrophes; parfois, et la honte m’étreint lorsque je le dis, ils se renforcent.

 

Histoire d’une vie, Editions de l’Olivier, 2004, p. 168 et  200.

 

 

 

 

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) sont des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l'identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) constitue la tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie à l'image du cogito de Descartes ou du Dasein chez Heidegger.

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