Comment préparer un génocide?

 

L’abattage du bétail malade demande des préparatifs : il faut transporter le bétail, le rassembler, trouver du personnel qualifié, creuser des fosses.

La population aide les autorités à mener les bêtes à l’abattoir, à retrouver celles qui se sont échappées, non par haine pour les veaux et les vaches, mais par instinct de conservation.

De même, quand on procède à un abattage de masse d’êtres humains, la population n’éprouve pas de haine sanguinaire contre les femmes, vieillards et enfants qu’il convient d’exterminer. Aussi est-il indispensable de préparer une campagne d’abattage d’êtres humains d’une façon particulière. L’instinct de conservation, dans ce cas, ne suffit plus, et il est indispensable de faire naître la répulsion et la haine dans la population.

C’est précisément dans une telle atmosphère de répulsion et de haine qu’ avait été préparée et réalisée l’extermination des Juifs d’Ukraine et de Biélorussie. Sur ces mêmes terres, Staline avait en son temps mené la campagne contre les koulaks «en tant que classe », contre les saboteurs, contre la clique trotskiste et boukharinienne, il avait créé et mobilisé la fureur des masses.

L’expérience a montré qu’au cours de telles campagnes, la majeure partie de la population obéit de façon hypnotique aux indications du pouvoir. Une minorité de la population suffit pour créer l’atmosphère de la campagne : cela peut être des crétins idéologisés, des êtres sanguinaires qui se réjouissent et jubilent, cela peut être aussi des hommes qui cherchent à régler des comptes personnels, à voler les affaires ou les appartements, à prendre des postes qui se libèrent. La majorité des gens, tout en étant horrifiée par les exécutions massives, cache son sentiment à ses proches et à soi-même. Ces hommes emplissent les salles où se déroulent les réunions consacrées aux campagnes d’extermination, et si fréquentes que soient les réunions, si vastes que soient les salles, il n’y a presque pas de cas où quelqu’un ait brisé l’unanimité silencieuse. Et plus rares encore, bien sûr, furent ceux qui n’ont pas détourné les yeux en croisant le regard implorant d’un chien supposé être enragé et l’ont caché dans leur propre maison, mettant en danger leur femme et leurs enfants, mais malgré tout il y eut de tels cas.

La première moitié du xxe siècle restera l’époque des grandes découvertes scientifiques, des révolutions, de gigantesques bouleversements sociaux et de deux guerres mondiales.

Mais la première moitié du )oe siècle entrera aussi dans l’histoire de l’humanité comme la période de l’extermination totale d’énormes masses de la population juive, extermination qui s’est fondée sur des théories sociales ou raciales. Le monde actuel le tait avec une discrétion fort compréhensible.

Une des propriétés les plus extraordinaires de la nature humaine qu’ait révélée cette période est la soumission. On a vu d’énormes files d’attente se constituer devant les lieux d’exécution et les victimes elles-mêmes veillaient au bon ordre de ces files. On a vu des mères prévoyantes qui, sachant qu’il faudrait attendre l’exécution pendant une longue et chaude journée, apportaient des bouteilles d’eau et du pain pour leurs enfants. Des millions d’innocents, pressentant une arrestation prochaine, préparaient un paquet avec du linge et une serviette et faisaient à l’avance leurs adieux. Des millions d’êtres humains ont vécu dans des camps qu’ils avaient construits et qu’ils surveillaient eux-mêmes.

Et ce ne furent pas des dizaines de milliers, ni même des dizaines de millions, mais d’énormes masses humaines qui assistèrent sans broncher à l’extermination des innocents. Mais ils ne furent pas seulement des témoins résignés ; quand il le fallait, ils votaient pour l’extermination, ils marquaient d’un murmure approbateur leur accord avec les assassinats collectifs. Cette extraordinaire soumission des hommes révéla quelque chose de neuf et d’inattendu.

Bien sûr, il y eut la résistance, il y eut le courage et la ténacité des condamnés, il y eut des soulèvements, il y eut des sacrifices, quand, pour sauver un inconnu, des hommes risquaient leur vie et celle de leurs proches. Mais, malgré tout, la soumission massive reste un fait incontestable.

Que nous apprend-elle ? Est-ce un aspect nouveau et surprenant de la nature humaine ? Non, cette soumission nous révèle l’existence d’un nouveau et effroyable moyen d’action sur les hommes. La violence et la contrainte exercées par les systèmes sociaux totalitaires ont été capables de paralyser dans des continents entiers l’esprit de l’homme.

En se mettant au service du fascisme, l’âme de l’homme proclame que l’esclavage, ce mal absolu, porteur de malheur et de mort, est le seul et unique bien. L’homme ne renonce pas aux sentiments humains, mais il proclame que les crimes commis par le fascisme sont une forme supérieure de l’humanisme, il consent à partager les gens en purs et impurs, en dignes et indignes. La volonté de survivre à tout prix a eu pour résultat la compromission de l’âme avec l’instinct.

L’instinct reçoit l’aide de la puissance hypnotique qu’exercent des systèmes idéologiques globaux. Ils appellent à tous les sacrifices, ils invitent à utiliser tous les moyens au nom du but suprême : la grandeur future de la patrie, le progrès mondial, le bonheur de l’humanité, de la nation, d’une classe.

A côté de ces deux premières forces (l’instinct de conservation et la puissance hypnotique des grandes idées), il y en a une troisième : l’effroi provoqué par la violence sans limites qu’exerce un État puissant, par le meurtre érigé en moyen de gouvernement.

Vie et Destin, Age d’homme, 1980, p. 278-281.

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) sont des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l'identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) constitue la tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie à l'image du cogito de Descartes ou du Dasein chez Heidegger.

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