Les meilleurs médecins du monde

Modernité d’Auschwitz

J’ai été frappé, au cours de mes recherches et de mes combats pour la reconnaissance des expérimentations réalisées sur l’homme à Strasbourg et au Struthof  en 1943, par la prise de conscience que ce sont les médecins qui participent dès 1933 à la rédaction des premières lois raciales nazies (dont la stérilisation des sourds- muets de manière inaugurale), que c’est la profession qui adhère dans la plus grande proportion au nazisme et que ce sont les médecins allemands qui cumulent le plus de prix Nobel de médecine jusqu’en 1933.

Pour moi les expériences du Struthof et d’Auschwitz ne sont pas l’œuvre de médecins fous ni la conséquence d’un accident de l’histoire, ce serait fautif de ne retenir de ces tragédies que ce constat qui nous permettrait de nous situer défi- nitivement, à partir de Nuremberg, du côté du « bien », autorisés dès lors à dénoncer le « mal ». Les choses sont beaucoup plus nuancées et je ne peux m’empêcher de poser la question du lien existant entre « la meilleure médecine du monde » et la réalisation de ces forfaits. Les deux éléments ne pourraient-ils pas être liés ?

Par ailleurs comment intégrer dans notre recherche de compréhension l’incarnation la plus accomplie de l’idéologie médicale nazie que je situe, personnellement, plus encore au Struthof qu’à Auschwitz ?

Dans le cadre de mon travail, relevant bien plus encore « du devoir de connaissance » que « du devoir de mémoire », je me suis toujours attaché à asso- cier tous les groupes sociaux, politiques ou religieux qui avaient été stigmatisés par les nazis : malades mentaux, sourds-muets, Témoins de Jéhovah, homosexuels notamment, et je me suis battu pour lutter contre le relatif déni du génocide des Roms (Samudaripen en romani). J’ai toujours travaillé à honorer la mémoire des victimes des autres génocides du XXe siècle (…)

Enseigner Nuremberg à la faculté !

Cette mémoire doit nous inciter à améliorer son enseignement et cela passe nécessairement par celui du contenu et de l’essence du procès de Nuremberg dans les facultés de médecine et de sciences en Europe 5. Il nous faut aussi espérer que l’on puisse remettre à chaque étudiant en première année de médecine en France le rapport d’autopsie des professeurs Camille Simonin, Jean Fourcade et René Piedelièvre, daté du 15 janvier 1946, qui décrit méticuleusement l’autopsie, réalisée à Strasbourg, de 17 sujets entiers et de 166 segments de corps appartenant à 64 personnes au moins sur les 86 juifs sélectionnés à Auschwitz et gazés au  Struthof afin que leurs crânes constituent les objets du futur Musée de la Race. Le Rapport d’autopsie, dont j’ai suggéré au président Sarkozy et à Mme Pécresse, par écrit, en 2008, de pouvoir le remettre à chaque étudiant en première année de médecine. Tous les étudiants en sciences sociales, juridiques et historiques sont concernés aussi.

Doit-on considérer cet emblématique drame comme un événement anachronique, ou en rechercher en permanence la modernité, en mettant de manière obsessionnelle la médecine au service des plus démunis et des traumatisés d’aujourd’hui ?

 

Le devoir de connaissance des mécanismes mortifères de la Shoah comme
paradigme occidental de l’ouverture à l’autre.

À Strasbourg, nous procédons à la célébration mondiale du Yom Hashoah, chaque année. C’est l’occasion solennelle de lire le nom de tous les juifs bas-rhinois qui ne sont pas revenus de déportation. Les noms sont lus l’un après l’autre. La particularité strasbourgeoise de cette cérémonie réside dans le fait que nous tenons à associer depuis 3 ans « le devoir de connaissance » concernant le génocide des Roms dont on estime à 600 000 le nombre de disparus du fait du totalitarisme nazi. Nous voulons travailler à faire reconnaître le préjudice subi par ces communautés dans toute l’Europe et notamment par le régime de Vichy. Rappelons que « nos » derniers manouches n’ont été libérés des camps d’internement de Vichy… qu’en juillet 1946 !

Nous tenons à associer la mémoire des premières victimes du nazisme qui durent subir à partir de 1934 les stérilisations forcées : nous voulons parler des sourds-muets et malentendants. Demandez-vous comment ils ont pu témoigner de leur persécution ? Une traductrice en langue des signes est avec nous pour « signer ».

Nous évoquons la liste de 210 noms de résidants des trois départements annexés (Bas-Rhin, Haut-Rhin et Moselle) arrêtés au titre du paragraphe 175 (Homosexualité). Le seul à avoir témoigné reste le Mulhousien Pierre Seel qui nous a quittés en décembre 2005.

Nous évoquons les 100 malades mentaux des hôpitaux psychiatriques de Hoerdt et Stephansfeld (en territoire annexé et dirigés à l’époque par des médecins  alsaciens) transférés le 5 janvier 1944 à Hadamar (Francfort) pour y être gazés dans le cadre du programme d’euthanasie T4.

Nous honorons la mémoire des 86 juifs victimes des expérimentations sur l’Homme réalisées par le Professeur Hirt en 1943.

Nous donnons le nom des quatre Sintis connus (Zirko Restock, Andréas Hodosy, Adalbert Eckstein, Josef Reinhardt), victimes des expérimentations sur le phosgène du professeur Bickenbach.

Les médecins allemands ayant adhéré au nazisme étaient, à Strasbourg annexée, parmi les meilleurs du monde.

Médecine et crimes de masse
Un devoir de connaissance pour des facultés sans histoire

Georges Yoram FEDERMANN

Mortibus 10/11, « Masses & moi », automne 2009, pp. 241-259.

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

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