Nous, fils d’Eichmann!

Adolf-Eichmann-1961.04.15

« Que des millions d’entre nous sont employés, comme la chose la plus naturelle, à co-préparer la possible liquidation de populations, peut-être même de toute l’humanité, et aussi à la co-réaliser « en cas de conflit »; et que ces millions de gens acceptent et remplissent ces « jobs » avec autant de naturel qu’ils leur ont été proposés ou distribués. La situation actuelle ressemble donc, de la plus épouvantable manière, à celle d’antan. Ce qui s’était appliqué à l’époque, à savoir que les employés remplissaient leurs fonctions de manière consciencieuse,

– parce qu’ils ne voyaient plus rien d’autre en eux-mêmes que les pièces d’une machine ;

– parce qu’ils prenaient à tort l’existence et le bon fonctionnent de celle-ci pour sa justification ;

– parce qu’ils demeuraient les « détenus » de leurs missions spéciales et restaient donc séparés du résultat final par une quantité de murs ;

parce que, en raison de ses énormes dimensions, ils étaient rendus incapables de se le représenter ; et en raison de la médiateté de leur travail, incapables de percevoir les masses d’être humains à la liquidationn desquels ils contribuaient ;

– ou bien parce que, comme votre père, ils exploitaient cette incapacité, tout cela s’applique encore aujourd’hui. Et s’applique même aujourd’hui aussi – ce qui rend tout à fait étroite la ressemblance entre la situation actuelle et celle d’alors -, que ceux qui se refusent à une telle participation, ou qui la déconseillent à autrui, deviennent déjà suspects de haute trahison.

Tout cela vaut donc pour aujourd’hui aussi, peu importe que ce soit encore, ou à nouveau déjà.

Remarquez-vous une chose, Klaus Eichmann1 ? Remarquez-vous que le prétendu « problème Eichmann » n’est pas un problème d’hier ? Qu’il n’appartient pas au passé ? Que pour nous – et disant cela, il y a vraiment très peu de gens que je puisse exclure – n’existe pas de motif pour se montrer arrogants au regard d’hier ? Que nous tous, exactement comme vous, sommes confrontés à quelque chose de trop grand pour nous ? Que nous tous refusons l’idée de ce trop grand pour nous et de notre manque de liberté face à lui ? Que nous tous, par conséquent, sommes également des fils d’Eichmann ? Du moins des fils du monde d’Eichmann ? 2»

1Extrait de la correspondance qu’Anders entretient avec le fils d’Adolf Eichmann (sans réponse de sa part).

2G. Anders : Nous, fils d’Eichmann, Editions Payot et Rivages, 2003, p. 103-105.

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

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