Dialogue avec Jean-Claude Milner (5)

Cher Monsieur Milner;

 

 

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Rosemary Koczy, je vous tisse un linceul.

 

Je voudrais essayer de me dégager du vocabulaire heideggérien, tout en conceptualisant phénoménologiquement mon propos sur la chambre à gaz.

L’idée que celui qui entre dans la chambre à gaz ne fait point l’expérience de la mort en tant que telle me semble problématique, d’autant plus lorsqu’elle permet à Agamben de faire du « musulman » le symbole du camp.

Que l’on oppose la mort à la vie (lapalissade apparente), à la présence à soi (lato sensu) ou au mourir (il n’y a pas de mort parce que pas de témoin direct, d’où l’effacement des traces par les nazis), dans tous les cas, il n’y pas d’expérience de la chambre à gaz en tant que telle.  Il n’y a pas d’apparaître de la chambre à gaz.

D’où la question suivante: l’expérience de la chambre à gaz, à partir de la mort, n’est-elle pas une approche qui cache ce qu’elle révèle à son insu? Une apparition sans apparaître. C’est la raison pour laquelle il n’y a rien de moins technique que la chambre à gaz, au sens d’une technicité, d’une autonomie de l’objet. Le sens de la chambre à gaz renvoie à son essence d’apparition sans apparaître, il n’est pas purement noématique.

Quant à « l’apparaissant » de la chambre à gaz, il est à la fois trace (megilot des Sonderkommandos, etc.) et reste, dans l’acception que le judaïsme donne à ce dernier terme. A cet égard, je suis interpellé par l’idée de Kertész qui montre comment Auschwitz se rapporte au Sinaï, sans avoir de culture religieuse. Il y a là une fulgurance que j’aimerais expliciter. La façon dont Benny Lévy repensait la scène du Sinaï, avec cette montagne renversée et cette scène à l’intérieur de la montagne, ne relève-t-il pas d’une apparition sans apparaître? L’analyse des dix paroles de Ouaknin semble également réinvestir le texte en ce sens.

Peut-être que, sur ce point, expliciter une fulgurance ne serait point la perdre, mais l’accomplir.

Bien à vous.

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) sont des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l'identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) constitue la tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie à l'image du cogito de Descartes ou du Dasein chez Heidegger.

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