Chambon-sur-Lignon: village des Justes (épisode 2)

Le récit de Philippe Hallie  « Le sang des innocents » , fait référence au village de Chambon-sur-Lignon qui, par l’intermédiaire de son leader spirituel, le pasteur Trocmé, sauva plusieurs milliers de Juifs durant la seconde guerre mondiale.

Nous retranscrivons quelques passages phares de ce livre qui n’a pas été réédité.

« Deux semaines après la visite de Lamirand, Vichy frappa. Cela se passa un samedi soir à la fin de l’été 1942: d’abord quelques automobiles puis des cars kaki escortés de policiers à moto pénétrèrent sur la place du marché. Dès leur arrivée, André Trocmé fut convoqué à la mairie, située tout près de la place.

 

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Il se trouva face au chef de la police du département, personnage important du gouvernement de Vichy. (Ce n’était pas Silvani, l’homme qui devait plus tard l’arrêter ainsi que les autres chefs de la Résistance au Chambon). Le temps des politesses officielles était révolu et le chef de la police fut direct. Selon les notes de Trocmé, il dit:

« Monsieur le pasteur, nous connaissons par le détail les activités suspectes auxquelles vous vous livrez. Vous cachez dans cette commune un certain nombre de Juifs dont je connais les noms. J’ai l’ordre d’emmener ces gens à la préfecture pour un contrôle. (Ici Trocmé ajoute: « Il mentait; il s’agissait de déportation). Il faut que tout cela se passe avec ordre. Vous allez donc me donner la liste de ces personnes et de leur donner la liste de ces personnes et de leur résidence et vous leur donnerez un conseil de sagesse, afin qu’ils ne cherchent pas à fuir. »

Plus personne n’était « chic » maintenant. Trocmé répondit qu’il ne connaissait pas le nom de ces gens. Il disait la vérité. Ils avaient de fausses cartes d’identité et Trocmé ne voulait pas savoir leurs véritables noms. Il poursuivit: « Mais même si je possédais la liste demandée, je ne vous la fournirais pas. Ces gens sont venus chercher aide et protection auprès des protestants de la région. Je suis leur pasteur, c’est-à-dire leur berger. Ce n’est pas le rôle d’un berger de dénoncer les brebis confiées à sa garde. »

Le chef de la police se mit en colère. Il dit: « Ce que je vous ai dit, ce n’est pas un conseil, mais un ordre. Si vous vous opposez à l’autorité, c’est vous qui serez arrêté et déporté. Je vous rends responsable de cette résistance inadmissible aux lois de votre pays. D’ailleurs (et là, Trocmé note qu’il eut un rire méchant) votre résistance est inutile. Vous ignorez les moyens dont dispose la police moderne: motos, automobiles, radio – et nous savons où se cachent vos protégés! »

La conversation était terminée. Trocmé partit et tourna dans la petite rue du presbytère. D’abord, il fit venir des éclaireurs du Chambon dans son bureau obscur puis les envoya chacun à une ferme hors du village pour avertir les Juifs de fuir dans les bois pendant la nuit. Cette opération (que Trocmé appelait la « disparition des Juifs ») avait été soigneusement mise au point tout de suite après la visite de Lamirand et avait pour but de disperser les Juifs non seulement dans les bois qui entouraient Le Chambon mais aussi dans le département de l’Ardèche, à l’est du plateau du Velay.

Cette nuit-là, le village connut une grande animation. Il y eut une panne d’éclairage et l’on pouvait voir dans l’obscurité des formes diverses pour la plupart des éclaireurs ou des responsables des cercles bibliques (ces derniers furent les piliers de la Résistance chambonnaise), traverser le village pour se rendre dans les fermes ou les maisons du village qui hébergeaient des réfugiés. Dans cette nuit sans étoiles, on aurait dit des fantômes qui se déplaçaient, tandis que les policiers dormaient sur de la paille à la mairir, en attendant l’expiration de l’ultimatum.

Le dimanche matin arriva; les deux pasteurs s’attendaient à trouver la police sur la place, prête à les arrêter. Mais elle n’y était pas et, pendant tout le culte dans le temple, elle resta invisible. Selon la version de Trocmé, consignée dans ses notes, les policiers arrivèrent plus tard et attendirent sur la place près de leurs cars jusqu’à la fin de l’après-midi; selon un autre récit, qui m’a été confirmé par le pasteur Theis et Nelly, la fille de Trocmé, les policiers ne restèrent pas inactifs pendant le service religieux: ils fouillèrent minutieusement les maisons du Chambon et les fermes environnantes. Une chose est sûre: le temple était plein ce dimanche-là et l’atmosphère tendue. Il y eut même des fidèles qui durent rester debout dans l’entrée.

Les deux pasteurs parlèrent du haut de la chaire; le message qu’ils adressèrent à l’assemblée fut une exhortation  à obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes si un conflit surgissait entre les commandements du gouvernement et ceux de la Bible. »

p.153 à 155.

 

 

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

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