Chambon-sur-Lignon: village des Justes (épisode 1)

Le récit de Philippe Hallie  « Le sang des innocents » , fait référence au village de Chambon-sur-Lignon qui, par l’intermédiaire de son leader spirituel, le pasteur Trocmé, sauva plusieurs milliers de Juifs durant la seconde guerre mondiale.

Nous retranscrivons quelques passages phares de ce livre qui n’a pas été réédité.

 

Dans l’été 1942, quelques mois avant que Pétain autorisât les troupes allemandes à occuper la zone sud, Vichy décida d’envoyer au Chambon le secrétaire général à la Jeunesse pour une visite officielle. La jeunesse de France était très importante pour Vichy. En juillet 1940, Pétain avait créé les Chantiers de jeunesse et, en janvier 1941, décrété que tous les jeunes Français âgés de 20 ans devaient aller passer huit mois dans ces camps. Ceux-ci étaient calqués sur le modère hitlérien, depuis le salut fasciste jusqu’à l’endoctrinement d’un patriotisme fanatisé.

Aussi quand, dans l’été 1942, Pétain fit savoir qu’il envoyait Georges Lamirand, secrétaire général de la Jeunesse de Vichy, dans le petit village, un événement très important se profila à l’horizon de cette paisible communauté: l’homme chargé d’enseigner à la jeunesse de France à renoncer à sa conscience venait au Chambon. Comme le dit Trocmé dans ses notes: « Depuis deux ans, nous nous efforcions d’échapper à l’emprise de l’Etat sur notre jeunesse. Vichy avait tout d’abord tenté de regrouper toute la jeunesse sous les chemises bleues des « Compagnons de France »: salut fasciste au drapeau, clairons, défilés, activités sociales, camps de travail, culte de la Patrie et du Maréchal… »

Maintenant se présentait le choix entre l’affrontement ou le compromis. Les deux termes de l’alternative étaient également dangereux pour Le Chambon, quoique d’une façon différente.

Il était prévu qu’il y aurait un banquet au camp Joubert en l’honneur de Lamirand, puis un défilé jusqu’au terrain de sport du Chambon où se rassemblait les représentants de la jeunesse de la région. Ensuite, réception au temple pour tous les officiels, suivie d’un service religieux. Un des officiels, le chef des Eclaireurs de France, assura Trocmé que « ce sera magnifique », vraiment; Lamirand est très chic; tu verras! »

Au début, il se passa des choses presque comiques, du moins rétrospectivement. Les incidents se succédaient, frôlant le conflit ouvert entre les Chambonnais et le ministre vichyssois. Au « Banquet », Trocmé prit place à côté de Lamiraud dans le réfectoire du camp. La nourriture était simple et peu abondante et Lamirand, vif et élégant dans son superbe uniforme bleu marine (vaguement copié sur les uniformes allemands), sourit et dit: « C’est mieux ainsi ». Son sourire s’effaça quand Nelly Trocmé renversa de la soupe sur le dos de ce magnifique uniforme en essayant de le servir. Mais, bien qu’il fut habitué à des festins somptueux et à un service impeccable et respectueux, il garda son sang-froid et fit à mauvaise fortune bon cœur.

Le défilé a travers le village jusqu’au terrain de sport eut le même ton de triste apathie. Le gris éteint des maisons du Chambon n’était égayé par personne sur les trottoirs. C’était le mot d’ordre des pasteurs. Lamirand manifesta une légère surprise devant ce silence et ce vide.

Mais toujours pas d’affrontement: en ce qui concernait Lamirand et Vichy, les relations du Chambon avec la Révolution nationale baignaient dans une atmosphère aussi grise que les murs de granit des maisons. Pour affirmer l’existence d’une contestation, il eût fallu du noir et blanc et non ce gris ambigu.

Ils arrivèrent au terrain de sport: Lamirand, le préfet et le sous-préfet de Haute-Loire et les responsables du Chambon. Au lieu de trouver une réception officielle, Lamirand se vit soudain entouré et bousculé par des centaines d’enfants curieux qui essayaient de serrer la main de ce monsieur au splendide uniforme taché de soupe dans le dos. Une nouvelle fois sa présence d’esprit et son sang-froid (il était décidément « très chic ») maintinrent le voile de bonnes manières… Au milieu des poignées de main et des bonjours des enfants, il se déclara charmé de tant de « spontanéité ».

On avait beau être à la mi-août, il faisait assez froid sur le plateau. Un Chambonnais fit une courte causerie sur le treizième chapitre de l’Epître de saint Paul aux Romains. Il concernait le respect dû aux autorités. Il n’existe pas de copie de cette causerie mais le treizième chapitre commence ainsi: « Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures (…) C’est pourquoi celui qui s’oppose à l’autorité résiste à l’ordre que Dieu a établi. » Il incite les chrétiens à accomplir leurs devoirs civiques, comme payer les impôts ou honorer ceux à qui l’hommage officiel est dû. Mais il continue ainsi: « ne devez rien à personne, si ce n’est de vous aimer les uns les autres; car celui qui aime les autres a accompli la loi. En effet, les commandements: Tu ne commetras point d’adultère, tu ne tueras point, tu ne déroberas pont, tu ne convoiteras point, et ceux qu’il peut encore y avoir, se résument dans cette parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait point de mal au prochain… »

Pour quiconque connaissait le chapitre – et les gens du Chambon le savaient presque par cœur – la morale de l’amour du prochain n’exigeait pas un farouche affrontement avec le gouvernement mais un respect de pure forme pour les « autorités supérieures » en faisant calmement, mais fermement, comprendre qu’il y avait des limites à ce respect, limités par un commandement de ne pas faire du mal à son prochain.

Lamirand était de plus en plus dérouté. Il avait préparé un long discours mais répondit en quelques mots. Et toujours cette grisaille.

Au temple, un pasteur suisse de passage dans la ville fit un sermon sur le thème de l’obéissance à l’Etat quand celui-ci n’essaie pas de violer la loi qui les résume toutes: « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Trocmé, dans ses notes, remarque que le pasteur s’en tira très bien. Trocmé donna à Lamiraud un cantique et celui-ci, mal à l’aise, s’efforça de chanter. Ensuite, ils se levèrent et se rendirent dans la cour qui fait face à la route, là où le salut au drapeau avait été discrètement contesté.

Et c’est alors que l’événement se produisit. Une douzaine de grands élèves du Collège cévenol, dont plusieurs futus théologiens, s’avancèrent vers l’élégant Lamirand et lui remirent un document, en demandant une réponse immédiate. Trocmé a reproduit le message dans ses notes:

« Monsieur le Ministre,

Nous avons appris les scènes d’épouvante qui se sont déroulées il y a trois semaines à Paris, où la police française, aux ordre de la puissance occupante, a arrêté dans leurs domiciles toutes les familles juives de Paris pour les parquer au Vel’ d’Hiv’. Les pères ont été arrachés à leurs familles et déportés en Allemagne, les enfants arrachés à leurs mères, qui subissaient le même sort que leurs maris. Sachant par expérience que les décrets de la puissance occupante sont, à bref délai, imposés à la France non occupée, où ils sont présentés comme des décisions spontanées du chef de l’Etat français, nous craignons que les mesures de déportation des Juifs ne soient bientôt appliquées dans la zone sud.

Nous tenons à vous faire savoir qu’il y a, parmi nous, un certain nombre de Juifs. Or, nous ne faisons pas de différence entre Juifs et non-Juifs. C’est contraire à l’enseignement évangélique.

Si nous camarades, dont la seule faute est d’être né dans une autre religion, recevaient l’ordre de se laisser déporter ou même recenser, ils désobéiraient aux ordres reçus et nous nous efforcerions de les cacher de notre mieux. »

Stock, 1980, p.143 à 147.

 

 

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

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