Z’êtes Juif?

De plus en plus, dès que l’on s’intéresse à ma démarche littéraire et aux questions qui l’habitent, voire qui la hantent…s’impose à mon interlocuteur la question suivante: « Vous êtes Juif? ».

Un peu comme ce rescapé que j’avais croisé à la synagogue de Cracovie et qui devait sa survie à Schindler, chacun voit le Juif en moi comme une évidence indiscutable. En effet, si je fais de la Shoah une origine et un fondement, je ne peux qu’être Juif.

Si je comprends formellement la question, elle est pour moi fondamentalement incompréhensible. Toute ma démarche littéraire suppose que l’expérience des camps de concentration fait voir de l’universel, de l’existence. Il n’y a rien de moins particulier, de moins communautaire que l’expérience des camps, et en même temps, rien de plus intime, de plus irréductible.

Au lieu de nier ce paradoxe, je m’y inscris parce que l’universel n’existe que s’il est pensé par un individu, à partir d’une expérience.

A la question « z’êtes Juif? », la réponse a-t-elle encore, dans cette mesure, une quelconque importance?

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

2 réflexions au sujet de « Z’êtes Juif? »

  1. j’ai du mal à comprendre la phrase « tout démarche littéraire suppose que l’expérience des camps de concentration fait voir de l’universel, de l’existence ». Les camps de concentration ont été crée afin d’exterminer des population entière. Ils ont été créés en période de guerre, mais n’avaient au fond, rien à voir avec elle, puisque les camps, ainsi que les installations de mort étaient destinés à fonctionner même en temps de paix. Je pense sincèrement que l’existence de ces camps relève d’une pure contingence du politique que les hommes ont totalement sous estimée.

    Pour revenir à la littérature, si la possibilité d’extermination massive a été rendu possible par l’humain, je pense que c’est cet humain là qui est censée être remis en question. Mais pourquoi la littérature ? Pourquoi aucune autre forme d’art ne peut pas porter cette fracture ? Pourquoi pas la musique ?

    En d’autres termes, je ne comprends pas ce que cela veut dire !

    J.

    1. Chère Julie;

      C’est ma démarche littéraire qui suppose que la Shoah fait voir de l’universel, de l’existence, pas toutes les démarches littéraires.
      Précisément, j’essaie de montrer que la contigence historique n’empêche pas le constat d’une continuité métaphysique que l’on peut essayer de penser sans la figer, d’où le refus d’une approche conceptuelle et le retour à la littérature (Moins Que Rien, 2006).
      Plus qu’une fracture, c’est un renversement: « Après Auschwitz, plus de poésie », résumait d’une manière lapidaire Adorno, plus de création artistique. D’où la pertinence de ta remarque: pourquoi la littérature et pas une autre forme d’art? La littérature me semblait plus appropriée (y compris le théâtre) comme mouvement de la pensée qui cherche à requestionner l’existence, la culture et la question de Dieu.
      Très amicalement.

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