Poème d’Auschwitz

 

 

Nous empruntons ce poème au journal de langue yiddish de Lodz Das Naje Lebn (La nouvelle vie). L’auteure, détenue durant des années dans les camps d’Auschwitz, Statthof puis Kokoszki, a été libérée avec 53 autres jeunes filles par l’Armée Russe. A moitié gelée, elle a été transférée dans un hôpital près de Moscou où l’on a dû l’amputer des deux mains et des deux pieds. Les poèmes qu’elle a dictés lors de son séjour à l’hôpital ont déclenché une vive émotion en Russie. Cette version allemande est une version raccourcie de l’original qui est beaucoup plus long.

 

 

Prière d’une Juive du Ghetto 

Grand Dieu, toi qui

m’as créée à partir de rien,

m’as élevée au-dessus de toutes les autres créatures

et m’a bénie en m’appelant « HUMAINE »

écoute ma dernière prière !

 

Ôte-moi ce nom, reprends ce nom « HUMAINE »

Mon âme tourmentée, reprends-la.

Le souci ne doit pas la ronger

Et le chagrin ne doit pas la dévorer!

 

Ôte l’ouïe à mon oreille.

Je n’en peux plus d’entendre les gémissements le long des murs du ghetto.

Ôte la vue à mes yeux.

Je n’en peux plus de voir les fils de fer et la sentinelle près du pont!

 

Ou, s’il le faut

Transforme-moi, Dieu!

Change-moi en boeuf, en canasson ou en clébard.

Je veux être un boeuf ou un canasson.

Retourner la terre à la charrue et

me rendre utile, utile à quelqu’un, enfin me rendre à nouveau utile!

 

Je veux être un canasson ou un boeuf:

ruminer calmement les herbes et les fanes;

ne pas savoir qu’il y a mieux que mâcher

et avoir la paix. Je dis la paix, enfin, je veux dire: la paix à nouveau.

 

Ou bien change-moi en clébard que je

puisse attaquer l’ennemi, le déchiqueter

le laisser sans membres ni os.

Je veux dire: pas un seul os.

 

Fais de moi, Dieu,

ce qu’il te plaît.

Tout ou rien.

Eparpille-moi à travers le monde,

 

transforme-moi en argile,

en eau ou en pierre.

ce qu’il te plaît –

Seulement, ne me laisse pas être humaine!

 

1946

Traduction Günther Anders

 

 

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie.
Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) sont des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) constitue la tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie à l’image du cogito de Descartes ou du Dasein chez Heidegger.

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