Aperçu de l’antisémitisme

L’antisémitisme peut se manifester aussi bien par un mépris moqueur que par des pogromes meurtriers.

Il peut prendre bien des formes : idéologique, interne, caché, historique, quotidien, physiologique ; divers aussi sont ses aspects : individuel, social, étatique.

L’antisémitisme se rencontre aussi bien sur un marché qu’au Praesidium de l’Académie des sciences, dans l’âme d’un vieillard que dans les jeux d’enfants. L’antisémitisme est passé sans dommage pour lui de l’époque de la lampe à huile, de la navigation à voile et des quenouilles à l’époque des réacteurs, des piles atomiques et des ordinateurs.

L’antisémitisme n’est jamais un but, il n’est qu’un moyen, il est la mesure des contradictions sans issues. L’antisémitisme est le miroir des défauts d’un homme pris individuellement, des sociétés civiles, des systèmes étatiques. Dis-moi ce dont tu accuses les Juifs et je te dirai ce dont tu es, toi-même, coupable.

La haine contre le servage dans sa patrie se muait, même chez le détenu de Schliesselbourg, même chez ce combattant de la liberté qu’était le paysan Oleinitchouk, en haine contre les Polacks et les Youpins. Et même le génie qu’était Dostoïevski a vu un usurier juif là où il aurait dû voir l’impitoyable entrepreneur, le propriétaire de serfs et le capitaine d’industrie russes.

Le national-socialisme, quand il prêtait à un peuple juif qu’il avait lui-même inventé des traits comme le racisme, la volonté de dominer le monde, l’indifférence cosmopolite pour sa patrie allemande, a doté les Juifs de ses propres caractéristiques. Mais ce n’est là qu’un des aspects de l’antisémitisme.

L’antisémitisme est l’expression du manque de talent, de l’incapacité de vaincre dans une lutte à armes égales; cela joue dans tous les domaines, dans les sciences comme dans le commerce, dans l’artisanat comme en peinture. L’antisémitisme est la mesure du manque de talent dans l’homme. Les États cherchent des explications à leurs échecs dans les menées de la juiverie internationale. Mais ce n’est là qu’un des aspects de l’antisémitisme.

L’antisémitisme est aussi une manifestation de l’absence de culture dans les masses populaires, incapables d’analyser les causes de leurs souffrances. Les hommes incultes voient les causes de leurs malheurs dans les Juifs et non dans l’ordre social et étatique. Mais cet antisémitisme des masses n’est qu’un de ses aspects.

L’antisémitisme est la mesure des préjugés religieux qui couvent dans les bas-fonds de la société. Mais cela aussi n’est qu’un des aspects de l’antisémitisme.

L’aversion pour l’aspect extérieur du Juif, pour sa manière de parler, sa façon de se nourrir, n’est pas, bien évidemment, la cause réelle de l’antisémitisme physiologique. Car un homme qui parle avec aversion des cheveux crépus du Juif, de sa gesticulation excessive, s’extasie dans le même temps devant les enfants à la chevelure brune et crépue des enfants dans les tableaux de Murillo, ne prête pas attention à un accent chantonnant, à la gesticulation des Arméniens, et regarde sans animosité les grosses lèvres d’un Noir.

L’antisémitisme tient une place à part parmi les persécutions que subissent les minorités nationales. C’est un phénomène particulier parce que la destinée historique des Juifs a été particulière.

De même que l’ombre d’un homme nous donne une idée de ce qu’il est, de même l’antisémitisme nous donne une idée sur les chemins et la destinée historiques des Juifs. L’histoire du peuple juif s’est trouvée

liée et mêlée à bien des’ problèmes politiques et religieux à travers le monde. Cela est le premier trait distinctif de la minorité nationale juive. Les Juifs habitent dans pratiquement tous les pays du monde. Une telle dispersion d’une minorité nationale dans les deux hémisphères constitue un deuxième trait distinctif des Juifs.

Au moment de l’apogée du capital marchand, des marchands et usuriers juifs firent leur apparition. A l’époque du plein développement de l’industrie, de nombreux Juifs se révélèrent dans les domaines techniques et industriels. A l’ère atomique, plus d’un Juif travaille dans le domaine de la physique nucléaire. Lors de luttes révolutionnaires, de nombreux Juifs furent d’éminents révolutionnaires. Les Juifs constituent une minorité nationale qui ne se marginalise pas mais s’efforce de jouer son rôle au centre du développement des forces idéologiques et productives. C’est là le troisième trait distinctif de la minorité nationale juive.

Une partie de la minorité juive s’assimile, elle se dissout dans la population autochtone, mais la base populaire conserve ses traits nationaux dans sa langue, sa religion, ses formes de vie. L’antisémitisme a adopté pour règle d’accuser les Juifs assimilés de projets nationalistes et religieux secrets. Il rend responsables les Juifs non assimilés, de petits artisans pour la plupart, de ce que font les autres Juifs, ceux qui prennent part à une activité révolutionnaire, qui dirigent l’industrie, qui créent des réacteurs nucléaires, qui siègent dans les conseils d’administration.

L’un des traits évoqués peut appartenir à telle ou telle minorité nationale, mais, me semble-t-il, seule la nation juive réunit tous ces traits.

L’antisémitisme, lui aussi, reflète ces particularités, lui aussi est lié aux grands problèmes politiques, économiques, idéologiques, religieux de l’histoire du

monde. C’est une particularité funeste de l’antisémitisme dont les bûchers ont éclairé les périodes les plus terribles de l’Histoire.

Quand la Renaissance a fait irruption dans le Moyen Age catholique, les forces obscures ont allumé les bûchers de l’Inquisition. Leurs feux n’ont pas seulement éclairé la force du mal, ils ont aussi éclairé le spectacle de sa perte.

Au xxe siècle, les formes nationales dépassées de régimes condamnés ont allumé les bûchers d’Auschwitz, les feux des fours crématoires de Treblinka et de Maïdanek. Leurs flammes ont éclairé le bref triomphe du fascisme, mais elles ont également indiqué au monde que le fascisme était condamné. Des époques historiques, mais aussi des gouvernements réactionnaires malchanceux, des particuliers qui cherchent à améliorer leur sort ont recours à l’antisémitisme pour tenter d’échapper à leur destin.

Y a-t-il eu, au cours de ces deux millénaires, des cas où la liberté, l’humanisme aient utilisé l’antisémitisme pour parvenir à leurs fins? S’il y en a eu, je n’en ai pas eu connaissance.

L’antisémitisme quotidien est un antisémitisme qui ne fait pas couler de sang. Il atteste qu’il existe sur terre des idiots envieux et des ratés.

Un antisémitisme de la société peut prendre naissance dans des pays démocratiques ; il se manifeste dans la presse, qui représente certains groupes réactionnaires, dans les agissements de ces groupes, par exemple par le boycott de la main-d’oeuvre ou de la marchandise juives ; il peut se manifester dans les systèmes idéologiques des réactionnaires.

Dans les États totalitaires, où la société civile n’existe pas, l’antisémitisme ne peut être qu’étatique.

L’antisémitisme étatique est le signe que l’Etat cherche à s’appuyer sur les idiots, les réactionnaires, les ratés, sur la bêtise des superstitions, la vindicte des

affamés. A son premier stade, cet antisémitisme est discriminatoire : l’État limite les possibilités de choix du lieu d’habitation, de la profession, il limite l’accès des Juifs aux postes élevés, à l’Université, aux titres universitaires, etc.

Puis l’antisémitisme étatique passe à l’étape de l’extermination.

A une époque où la réaction entre dans une lutte fatale pour elle contre les forces de la liberté, l’antisémitisme devient pour elle une idéologie de parti et d’État : c’est ce qui s’est passé au xxe siècle avec le fascisme.

 

Vassili Grossman: Vie et Destin, Age d’homme, 1980, p. 653-656.

 

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie.
Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) sont des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) constitue la tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie à l’image du cogito de Descartes ou du Dasein chez Heidegger.

Une réflexion sur « Aperçu de l’antisémitisme »

  1. Excellent historique, utile et instructif. Merci Didier pour ces rappels qui doivent inciter à la plus grande vigilance vis-à-vis des dérapages déplorés ici ou là: il n’y a pas de « petits moqueries », cet article est très juste et pertinent. Je vais l’utiliser avec mes élèves.

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