La modernité et l’islam comme négation de l’Europe chez Kertész

l'ultime auberge

L’épure discursive et analytique du dernier livre de Kertész (prix Nobel de littérature 2002), L’Ultime Auberge (Actes Sud, 2015), est au cœur des débats actuels, particulièrement sur la relation problématique entre l’Europe et l’islam. L’auteur est l’architecte tonique d’une suite de négations, dont la présence éclate toutes les dimensions de l’existence: individuelle, politique, métaphysique.

Kertész, atteint de la maladie de Parkinson, va mourir. Son destin rejoint bruyamment la mort de l’homme, la mort de l’Europe, la mort de ce qui reste des Juifs d’Europe, la mort de Dieu comme principe, dans un monde qui n’est pas cosmos, ordre, calme et volupté, mais luxe, sans fiat lux, excès, démesure, immonde chaos.

La négation de l’homme Kertész est viscéralement et, tout d’abord, la négation de son œuvre: «On parle beaucoup ces temps-ci de ce qui, d’une manière ou d’une autre, a reçu le nom d’holocauste, mais mes propos ne sont jamais cités, dans aucun contexte, comme si je n’avais rien écrit sur la question, comme si je n’existais pas.» (p. 24). Cette indifférence méprisante ne durera pas, elle conduira à une autre négation, celle d’être devenu une marque, un emblème. L’écrivain moderne a le choix entre l’indifférence et la réification, l’absence de considération ou la caricature de soi-même, l’inconnu à cette adresse ou le spectacle! «Il est impensable que je devienne l’esclave de ma propre marque.» (227-228).

Pour un écrivain, mener sa vie comme une œuvre n’est pas une sinécure, mais la possibilité de se penser comme élément de langage: «Ma vie est la proposition subordonnée d’une phrase» (278) et faire le constat d’une impossibilité inaugurale de la modernité, l’impossibilité d’exister: «Mon mode de vie rappelle les efforts baveux d’un escargot qui avance à grand-peine sur une allée sablonneuse.» (249)

Mieux, le premier opus autobiographique de Kertész, Être sans destin, montrait, entre autres, que la Shoah était un accomplissement de l’histoire parce qu’elle donnait à voir la mort de l’homme: «La caractéristique principale de l’«être sans destin» est l’absence totale de lien entre l’existence et la vie réelle. Une existence sans être, ou plutôt, un être sans existence. C’est la grande nouveauté du siècle.» (11-12) Cette mort ne s’apparente jamais à un deuil, mais à une fête, une défaite sans guerre et sans armistice, où l’on se défait, où l’on se déchire parce que c’est trop bien d’être déchiré: «La nuit est illuminée, le monde fait la fête. Le nouveau millénaire… Qu’est-ce qui était écrit à l’aube des temps sur le temple d’Apollon? «Connais-toi toi-même!» Pourquoi? Dans quel but? «Notre héros et personnage principal, l’homme, disparaîtra bientôt. Bien qu’il ne puisse pas disparaître complètement: ce sera le conflit de l’avenir, écrit-il.» (137)

Quand l’histoire individuelle rejoint celle du continent et de ses valeurs, la plume de Kertész devient acerbe et acérée comme l’épée, jusqu’à raturer la limite de ce qu’on peut dire, pages ou dérapage, telle est la question. Car la décadence qui touche l’Europe se définit par la négation de l’Europe par elle-même: «l’Europe périra bientôt à cause de son libéralisme puéril et suicidaire.» (173) de sorte que Kertész écrit: «J’ai remarqué que ce ne sont pas les terroristes arabes qui sont dangereux, mais nous-mêmes.» (204).

Pourtant, et c’est sans doute le point le plus polémique du livre, Kertész n’hésite pas à poser le lien problématique de la culture européenne à l’islam: «l’Europe traverse de nouveau une de ses périodes les plus honteuses. La Deutsche Oper déprogramme l’Idomenée de Mozart parce que l’action peut constituer une offense à l’islam, dit-on.» (263) Nous plongeons au cœur des suppressions actuelles, des annulations intempestives de spectacles qui « jetteraient de l’huile sur le feu » (sic). Loin du credo  nous sommes tous Charlie, l’intégrisme musulman a gagné.

Dérapage, disions-nous, qui nuit à la pensée, nuit de la pensée qu’on ne peut cautionner, quand on comprend que Kertész semble assimiler le musulman à un chimpanzé: «Je dirais comment les musulmans envahissent l’Europe, se l’accaparent, bref, la détruisent; quelle est l’attitude de l’Europe face à cela; je parlerais aussi du libéralisme suicidaire et de la stupide démocratie; démocratie et droit de vote aux chimpanzés. Cela finit toujours la même façon: la civilisation atteint un stade de maturité dépassée où elle n’est plus capable de se défendre, et ne le veut même plus; où, d’une manière apparemment incompréhensible, elle adore ses propres ennemis. De plus, rien de tout cela ne peut être dit ouvertement.» (176)

Comme réponse, ou plutôt comme invitation au débat, on se souviendra de ces lignes de Finkielkraut dans La Mémoire Vaine: «On en conclura que l’humanité cesse d’être humaine, dès lors qu’il n’y a plus de place pour la figure de l’ennemi dans l’idée qu’elle se fait d’elle-même et de son destin. Ce qui signifie, a contrario, que l’angélisme n’est pas un humanisme, que la discorde, loin d’être un raté ou un archaïsme de la socialité, est bien notre bien politique le plus précieux, et que l’excellence de la démocratie, sa supériorité sur toutes les autres formes de coexistence humaine, réside justement dans le fait d’avoir institutionnalisé le conflit en l’inscrivant au principe de son fonctionnement.»

La relation à l’altérité, à l’autre est à la fois le contraire d’un certain islam (j’entends politique, je ne parle pas  du soufisme ou de l’islam philosophique d’Avicenne et d’Averroès) qui ne tolère rien d’autre que lui-même, et d’une modernité qui a besoin d’assimiler pour intégrer, de réduire l’autre au même, à l’instar de la création politique du terme « Rom », dans les années 90, par l’union européenne (création politique qui avait été précédée d’une création terminologique par le congrès mondial tzigane de 1971). De même, Kertész écrit que la constitution de l’État d’Israël comme État-nation, alors que le reste du monde abandonne ce schéma politique, constitue a priori une cause sans raison de l’antisémitisme. Dit simplement, le destin de l’humanité repose essentiellement dans sa capacité à répondre à la problématique de l’altérité. Le seul philosophe a en avoir réellement pris la mesure s’appelle Emmanuel Lévinas.

Que l’Europe soit détruite par la modernité et par l’islam, ce dernier point faisant l’objet de discours équivoques, voire contradictoires de la part de Kertész, l’ultime auberge d’une Europe à l’agonie, traînant et traitant son propre cadavre, risque de relever d’un retour des dictatures: «Il faudrait des lois particulières pour les citoyens libres, et d’autres lois devraient s’appliquer aux musulmans. Mais ce serait une politique d’exclusion. En revanche, il est impensable que, dans deux ou trois générations, la France, par exemple, devienne un pays musulman (1). Les politiciens qui émergent des eaux troubles des émotions suscitées par la peur et l’hystérie générale voudront plutôt exploiter la situation pour affermir leur pouvoir au lieu de chercher de véritables solutions. En d’autres termes: cela ouvre la porte à de nouvelles dictatures qui, sous prétexte de lutter contre une menace, constitueront en premier lieu une menace pour leurs propres citoyens.» Peste brune ou noire, la mode, c’est le changement de couleur, les couleurs marines sont en vogue pour un futur journal de galère.

Évidemment, cette menace touche, en premier lieu, le citoyen juif. Tout se passe comme si les démocraties occidentales perpétuaient la Solution Finale par d’autres moyens, en toute bonne conscience, et avec l’accord tacite des citoyens, quand qui ne dit mot consent: «Je vois nettement que la besogne inachevée d’Hitler sera accomplie avec l’aide des Européens: ils vont exterminer les juifs, pas de quartier, pas de pitié. C’est comme si le fil rouge de l’histoire universelle longeait les stations qui mènent vers le grand objectif de l’extermination des juifs.» Pas besoin d’être allemand en 1940 pour tester le conformisme social d’une société qui banalise le mal et évite d’en faire un problème, se contenant de parler de monstre, de malade mental, de fous. Les éléments de langage se perpétuent, toujours les mêmes. Négation de la négation.

Face à ces négations, Kertész pose plusieurs tentatives de dépassement, la première, la plus magistrale, celle qui traverse toute son œuvre est de prendre ce qu’il appelle Auschwitz, sorte de métonymie de la Shoah, comme prisme, optique de la modernité: «L’hôpital comme institution concentrationnaire dans son principe, uniquement par son organisation, certes, et non au vu de ses objectifs, de ses intentions. Le personnel – les médecins, les infirmières et tous les autres – sont des gens consciencieux et surmenés, tous te veulent du bien, se dit-il. Le diabolique dans tout cela, c’est la dynamique irrésistible du fonctionnement – le trop grand nombre de malades et la situation qui devient peu à peu incurable – qui dirige toutes les bonnes intentions dans une seule direction, excluant par là toute critique radicale, toute possibilité de changement; le seul moyen d’agir, c’est de collaborer. Les prémisses conduisent à une certaine façon de penser; si on les voit dans leur corruption dynamique et qu’on ajoute l’obligation d’agir, alors à l’extrême limite de la réflexion se dessine la silhouette de Höss qui, en introduisant le Zyklon B., voulait seulement «humaniser» la brutalité du procédé, accélérer son «fonctionnement». Qui comprend ce type de raisonnement comprend le siècle où nous vivons, se dit-il.» (129)

De même, si l’existence est bafouée par la modernité en général, elle se bafoue aussi elle-même par la vieillesse, la maladie, la souffrance des gens qu’on aime (Magda, la compagne de Kertész est atteinte d’un cancer). Le souci de soi est un combat contre tout, c’est-à-dire aussi contre soi, contre la tentation en soi de céder, de renoncer: «Tant que je persisterai dans ma folie, je resterai sain d’esprit. Je dois seulement veiller à ce que l’enfant de soixante-quinze ans que je suis ne se laisse pas mettre au joug par le monde des «adultes» (231). Le combat contre soi n’est pas seulement à l’intérieur du monde, il n’est pas seulement social, mais plus fondamentalement métaphysique et s’inscrit dans la condition humaine: «Ce que signifie être hongrois ne m’intéressait pas, dit-on. Non, dis-je, ce qui m’intéresse, c’est ce que être signifie.» (235)

La résolution du problème de l’existence est littéraire – parce que la littérature est une approche de l’existence – et individuelle – parce que personne ne peut mourir à ma place: «A mon grand âge dans ce monde usé, tant qu’il existe et que je suis en vie, il n’y a plus que le roman qui m’intéresse, rien d’autre.» (22)

«J’ai toujours eu une vie secrète et c’était toujours la vraie»

(1) Hypothèse de Soumission, dernier roman de Michel Houellebecq.

 

 

 

Imre Kertész

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

Une réflexion sur « La modernité et l’islam comme négation de l’Europe chez Kertész »

  1. Enfin un article sur cet essai qui dialogue avec le texte, qui en rend compte dans sa complexité et propose une réflexion qui refuse la facilité.

    Kertesz : « Cela finit toujours la même façon: la civilisation atteint un stade de maturité dépassée où elle n’est plus capable de se défendre, et ne le veut même plus; où, d’une manière apparemment incompréhensible, elle adore ses propres ennemis. De plus, rien de tout cela ne peut être dit ouvertement ».

    Le mérite de cet article est, au moins, d’oser chercher « ouvertement » et sans hypocrisie bien-pensante. Je n’en ai malheureusement pas trouvé d’autres dans la presse.
    Merci pour avoir eu le courage de véritablement réfléchir sur le contenu de ce livre, en refusant l’auto-censure confortable concernant certains thèmes de l’œuvre.

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