Tadeusz Borowski et NTM

Lire, relire, reprendre  Le monde de pierre de Tadeusz Borowski.

Voir que l’oeuvre est marquée par un refus tacite, latent, qui porte le projet:  le refus de l’oeuvre, le refus d’écrire. Contre-littérature que Chalamov invoquait également dans les Récits de la Kolyma. Impossibilité de l’oeuvre parfaitement explicitée par Blanchot dans l’Entretien infini.

En même temps, l’invocation du silence lié à Auschwitz, dans L’écriture du désastre,  est quand même bien courte, bien facile. Facilité des intellectuels. Rhétorique stéréotypée de la Shoah:  « inconnaissable », « indicible », « irreprésentable ». Les étiquettes toutes prêtes qui escamotent, les mots-valises qui font mémoire et cultivent l’oubli. Loin des problèmes.

Ils sont bien gentils ceux qui prônent le silence de Dieu pour expliquer la Shoah. Ils ne voient pas la mesure du problème explicité par cette contre-littérature du néant. Nietzsche avait tort.  Le nihilisme n’est pas une fatigue de la vie, mais une fatigue de l’homme.

Borowski ou Chalamov, c’est la littérature en flammes, la littérature qui  prend feu. Et quand la littérature prend feu, c’est l’homme qui s’enflamme.

Contrairement à Lautréamont qui demandait au lecteur peureux de diriger ses talons en arrière et non en avant, Borowski ne prévient personne.

Fond qui refuse de se représenter, de se fondre dans la forme, antipode d’un Céline, où la forme finit par désintégrer le fond, désintégration pour une féerie: cri de Borowski contre rendu émotif,  haleine du néant, à la haine de ce qui est vu, et encore plus « invu ».

In-expression, expression à l’intérieur d’elle-même parce qu’il n’y a rien à exprimer: le sel du néant désintègre. Ce n’est pas Shakespeare qui contredirait Borowski. Etre ou ne pas être? Pourtant n’est pas la question mais la réponse…

Ne nous y trompons pas, le suicide de Borowski est l’invocation ultime, l’affirmation d’un besoin inextinguible: changer d’essence. Plutôt ne pas être qu’être un homme, quand on voit ce que l’homme a fait de l’homme.

A l’instar de Kirilov, un des personnages les plus fascinants de Dostoïevski, il ne s’agit pas d’affirmer son être pour prendre la place de l’Être . Il s’agit de le refuser. Penser, c’est dire non à l’Être.

La contre-littérature de Borowski est une des pointes les plus acérées et les plus terrifiantes de la Philosophie de la Shoah parce qu’elle signifie l’obscène et que l’obscène est l’autre nom de Dieu, cette cause finale, cette cause ultime de la Shoah: « S’ils ne croyaient pas en Dieu et en une vie dans l’au-delà, il y a belle lurette qu’ils auraient démoli les crématoires. » 

Qui a le droit de se détourner de cette phrase sans se détourner du problème philosophique, et non plus historique, de la Shoah? Il faut prendre le temps de lire et de relire Borowski… pour soi, contre soi. Contre tous! Contre toute l’humanité. Surtout celle qui ne veut pas lire dans les cendres.

Le XXème siècle, c’est l’humanité qui sent le gaz et qui menace d’exploser à partir de ses propriétés. Parce que, n’en déplaise à Lanzmann et consorts, c’est l’humanité des nazis qui a rendu possible la Shoah, pas une quelconque monstruosité. Humain, trop humain.

Plus que tout, comme l’écrit le sombre poète et chanteur incandescent Benoît Hauchecorne, il faut « voir ce qu’il faut d’espoir pour ne plus en avoir » . Pourquoi Spinoza, après tant d’autres, a eu la dérision rationnelle de penser l’espoir comme passion positive? Cette légèreté rationnelle  a rendu possible l’épuisement du néant dans la Shoah: « Jamais dans l’histoire de l’humanité l’espoir n’a été plus fort que l’homme, mais jamais non plus il n’a fait autant de mal pendant cette guerre, que dans ce camp. On ne nous a pas appris à nous défaire de l’espoir, et c’est pour cela que nous périssons dans les chambres à gaz. »

Borowski, c’est le renversement méconnu et fulgurant de la formule d’Ivan Karamazov « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ». Cela arrange la civilisation de mettre en exergue cette formule de Dostoïevki. Cela l’arrange beaucoup moins de se mettre en face de la déclaration de Borowski: c’est précisément parce que l’on pense que Dieu existe que tout est permis!

La Philosophie de la Shoah mettra athéisme et croyance religieuse sur le même plan d’ignorance du problème, inhérent à la question de l’être. L’athéisme est une superstition aussi sotte que toutes celles qui précèdent parce qu’il prétend répondre à la question de l’être et réduit le problème de l’être à sa question. Réduction et négation du problème de l’Être.

Adorno se demandait s’il était possible de vivre après Auschwitz. On peut le rassurer. Le néant ne se montre que de dos, de sorte qu’il faut le penser pour le concevoir: « Je revins avec le ballon et l’envoyai en corner. Entre deux corners, dans mon dos, on avait gazé trois mille personnes. »

Vivez tranquille, frères humains. A chacun son dû dans la méritocratie qu’on nous vend.

Vivons tranquille. Le travail rend libre dans l’ascenseur social d’une société démocratique. En cas de panne de l’ascenseur, merci de prévenir l’assistance au 0800 365 428 (1.35 euros/min).

Il y a quelques personnes que j’aimerais déterrer pour leur dire mon respect, voire mon affection profonde: Tadeusz Borowski serait l’un deux. Faire, défaire le nom d’un groupe de rap pour une révolte métaphysique: N.T.M., Nique Ta Mort!…Nique Ta Mort six millions de fois.

Relire le monde de pierre.

Pour eux.

Nier le problème, c’est les nier, EUX.

Encore une fois.

 

 
 

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

2 réflexions au sujet de « Tadeusz Borowski et NTM »

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