A qui le tour? Un air de déjà vu.

« il est tout à fait concevable, et même du domaine des possibilités pratiques de la politique, qu’un beau jour une humanité hautement organisée et mécanisée en arrive à conclure le plus démocratiquement du monde – c’est-à-dire à la majorité – que l’humanité en tant que tout aurait avantage à liquider certaines de ses parties. » (Arendt)

Un soir, Ditha m’annonce que quelques détritus seront peut-être distribués à la porte de derrière de la baraque des cuisines, et que les cuisinières ont exprimé l’intention de les donner aux enfants. J’y cours, j’attends; peu à peu, arrivent quelques autres femmes, attirées par la même rumeur. Je m’impatiente, vont-elles me passer devant? J’étais là en premier. Je finis par gravir les quelques marches pour entrer dans le baraquement et je fais quelques pas dans l’étroit couloir éclairé qui mène à la porte de derrière de la cuisine. C’est alors que, sur le côté, s’ouvre une porte d’où sort une surveillante, grande, suivie par un SS que je n’ai jamais vu. Il me crie: « Venez par ici »; je suis devant lui, mon couvert à la main, il me demande ce que je veux, je réponds: « On m’a dit qu’il y avait des restes », il dit alors quelque chose comme « Eh, ben, vous allez voir ». Idiote que je suis, je crois encore qu’il va me laisser passer, car il ne peut quand même pas vouloir qu’on jette les restes, s’il y en a vraiment, avec la famine qui règne; alors il me frappe de toutes ses forces en plein visage. Je titube à reculons, tout le long du couloir, ça se brouille devant mes yeux, je perds mes galoches de bois et mon couvert m’échappe des mains avant que je tombe. Les autres femmes se sont repliées; après quelques paroles de menace pour nous chasser, le SS et son accompagnatrice ont à nouveau disparu. Ditha m’aide à me relever, une ou deux autres récupèrent mes affaires et me les redonnent avec quelques « tss-tss! » pour me calmer. En retournant à la baraque, je peste: « Ce salaud m’a vouvoyée » (comme si c’était le comble du sarcasme), la gifle me brûle encore au visage, et plus question de supplément de nourriture (…)

Je déclamai courageusement avec une arrière-pensée: « Ce type qui m’a frappée, il y passera aussi, tôt ou tard, il y passera. » A l’époque, c’était une consolation, mais c’était aussi une absurdité, car en fait il n’y est certainement pas passé. S’il n’est pas confortablement installé dans une villa d’Amérique du Sud, il vit peut-être à Göttingen, c’est peut-être le retraité que j’ai vu récemment au supermarché Schmidt discuter avec la vendeuse en cassant du sucre sur le dos de ces parasites d’émigrés polonais. « Les étrangers, il faudrait les gazer, et les hommes politiques avec » a-t-il déclaré. J’étais en train d’hésiter entre deux tubes de dentifrice, j’ai failli les laisser tomber tous les deux. J’ai jeté un coup d’oeil sur lui, pour voir quel âge il pouvait avoir; oui, il était assez âgé pour savoir de quoi il parlait. Il remarque mon regard, me dévisage à son tour. « Vous avez de ces formules! » dis-je; nous nous regardons dans les yeux, on se connaît, mon vieux, et il me dit avec un regard dur et sarcastique: « Mais oui, vous avez bien entendu. »

Ruth Klüger, Refus de témoigner, Editions Viviane Hamy, 1997, p.184-186.

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

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