Noël 1942 à Birkenau

L’an dernier, la Noël ne s’est pas passée pour nous aussi tranquillement que cette année. Ce camp n’existait point. Les hommes logeaient dans l’espace compris entre la vieille Sauna et le camp actuellement réservé aux femmes. Il y avait là une Kiesgrube (« mine de gravier ») assez profonde. La veille de Noël, tous les Juifs furent rassemblés devant ce trou. Leur travail consistait à descendre au pas de course, à remplir deux pans de leur pardessus retroussé et à courir avec cette charge jusqu’à l’autre extrémité du camp. Sur ce parcours long d’un bon kilomètre étaient rassemblés tous les SS disponibles, tous les Ukrainiens, tous les Kapos allemands et les Polonais, rangés sur deux files, se faisant face. Tous étaient armés de gourdins.

Les malheureux devaient parcourir ce long corridor chargés de leur gravier et subir tous les coups des tortionnaires. Inutile de vous dire qu’ils couraient à toutes jambes pour éviter le plus grand nombre de coups. Les éviter tout à fait était impossible. Une fois les pans vidés, il fallait rebrousser chemin. On essayait de se cacher dans le bloc réservé au lavabo et au WC, mais les chefs de bloc faisaient des rondes continuelles et nous chassaient tous à coups de trique. Il fallait retourner au trou terrible et affronter à nouveau ce couloir infernal.

Partout les coups pleuvaient. Les uns avaient la figure tuméfiée, le nez arraché, la bouche fendue, les joues perforées, tous saignaient. Et plus les blessures étaient visibles, plus elles excitaient la sauvagerie des assassins. Ils demandaient qu’on leur réservât les plus enlaidis par les blessures. Les yeux arrachés et les oreilles pendantes, les figures saignantes et les bras cassés, les hommes couraient jusqu’à leur dernier souffle avec leur poignée de terre. Ils priaient les SS de les achever d’une balle. Mais non! A coups de gourdin, lentement, il leur fallait subir la torture jusqu’à l’épuisement complet.

Même si l’on tombait on n’était pas achevé. A coups de botte ils te mettaient hors du rang pour que tu puisses crever en silence comme un chien galeux. Ailleurs, on te laissait là pour que les autres qui couraient encore te passent dessus et t’écrasent, pour qu’ils se prennent les pieds dans ton corps qui se tordait, et tombent à leur tour. Ce beau spectacle offert à l’amusement des SS, et où les Polonais se distinguèrent tout particulièrement, dura deux jours.

Si j’ai échappé à ce massacre, je le dois à la perspicacité d’un camarade. A deux, nous avons rampé aux abords du camp où la neige était amassé en tas. Nous avons creusé un gros trou et nous y sommes restés pendant deux jours.

Le soir de Noël, le médecin général vint faire une sélection. Tous ceux qui portaient des traces de coups visibles furent envoyés au gaz. C’est bien simple: sur huit mille hommes que comptait alors le camp de Birkenau, mille hommes sont morts sur le terrain et le reste est allé mourir dans les nouveaux crématoriums. Nous restions en tout neuf cents hommes dans le camp. Voilà comment les SS nous ont fait passer la Noël en 1942. Ce fut certainement la plus grande sélection qui eut lieu ici.

 

Julien Unger, Le Sang et l’Or, Editions Le Manuscrit, 2007, p.114.-116.

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

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