POUR UNE RESPONSABILITE METAPHYSIQUE (II)

« Bien sûr, lorsque l’on pointe l’idée d’une responsabilité métaphysique surgit conjointement la question de Dieu, question qui hante autant Moins que Rien dans la révolte métaphysique du personnage sans identité que la raison d’être implicite de La Liseuse, incarnation mystico-auschwitzienne -osons le néologisme-  qui a le mérite de montrer qu’elle pense la question de Dieu non pas après Auschwitz mais avec Auschwitz!

Voici comment Edgar Hilsenrath éprouve la question de Dieu dans Le Nazi et le Barbier (Attila, 2010, p.472 à 474).

« Debout devant mon juge. Debout devant Lui, l’Unique et l’Eternel.

Et l’Unique et l’Eternel demande: « Es-tu le génocidaire Max Schulz? »

Et je dis: « Oui, je suis le génocidaire Max Schulz.

-Es-tu circoncis?

– Non. Je ne suis pas circoncis. Le petit bout de peau a repoussé. En chemin. En venant ici.

– As-tu le coeur d’un rabbin?

– Non. Il est tombé. En chemin. En venant ici. J’ai retrouvé mon propre coeur.

– Où est ton faux numéro d’Auschwitz?

– Disparu.

– Ton tatouage SS?

– Revenu. Là où il y avait la cicatrice.

– Es-tu réellement le génocidaire Max Schulz?

– Je suis réellement le génocidaire Max Schulz. »

Et l’Unique et l’Eternel demande: « Coupable? »

Et je dis: « J’ai suivi le courant. J’ai juste suivi le courant. comme d’autres. A l’époque c’était légal.

– C’est là ta seule excuse?

– Ma seule excuse.

– Et ton plafond fêlé?

– Pas de plafond fêlé.

– Coupable?

– Coupable.

– Veux-tu que justice soit faite?

– Oui. Que justice soit faite. Moi, Max Schulz, j’attends la juste sentence d’un juste. »

Et l’Unique et l’Eternel proclame d’une voix de stentor: « Ainsi, je te condamne! »

Mais moi, je dis: « Minute! Faut d’abord que je te demande un truc. »

Et l’Unique et l’Eternel dit: « Demande. Mais fais vite.

– T’étais où? A l’époque?

– Comment ça… à l’époque?

– A l’époque…pendant la mise à mort.

– De quoi parles-tu?

– La mise à mort des sans-défense.

– Quand ça?

– A l’époque! »

Je demande: « Tu dormais? »

Et l’Unique et L’Eternel dit: « Je ne dors jamais!

– T’étais où?

– Quand ça?

– A l’époque.

– A l’époque?

– Si tu ne dormais pas, t’étais où alors?

– Ici!

– Ici?

– Ici!

– Et tu faisais quoi si tu ne dormais pas?

– A l’époque?

– Oui. A l’époque. »

Et l’Unique et l’Eternel dit: » J’ai été spectateur.

– Spectateur? C’est tout?

– Oui, spectateur, c’est tout.

– Alors, ta faute est plus grande que la mienne, je dis. Et s’il en est ainsi, tu ne peux pas être mon juge.

– Très juste, dit l’Unique et L’Eternel. Je ne peux pas être ton juge.

– Très juste!

L’Unique et l’Eternel dit: « Très juste. »

Je demande: « On fait quoi maintenant?

– On fait quoi?

– On a un problème! »

L’Unique et l’Eternel dit: « Oui, on a un problème. »

Et l’Unique et l’Eternel descendit de sa chaise de juge et se plaça à mes côtés.

Nous attendons. Tous les deux. La juste sentence. Mais qui pourrait la prononcer? »

Publié par

Didier Durmarque

Didier Durmarque est professeur de philosophie en Normandie. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont la plupart sont des approches de la question de la Shoah. Moins que rien (2006), La Liseuse (2012) étaient des approches littéraires et romanesques de la question du néant, de l’identité et de la culture à partir de la Shoah. Philosophie de la Shoah (2014) Enseigner la Shoah: ce que la Shoah enseigne (2016) et Phénoménologie de la chambre à gaz (2018) constituent une tentative de faire de la Shoah un principe de la philosophie.

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